Image 3. Marché aux esclaves

Publié le par thierry aprile


Un marché aux esclaves dans une ville du Yémen au XIème siècle


1/ planche a

Le plus souvent, il existe un large décalage entre l’illustration et le texte des Maqamat. Or, en ce qui concerne cette planche, décrivant le marché aux esclaves, il s’avère qu’elle présente une parfaite adéquation avec le récit arabe n°34 du livre des « Maqamât » d’al-Harîrî (1055-1122). Cette séquence a pour décor le marché de la ville de Zabid au Yémen. Les détails artistiques  soulignent, avec un souci évident de réalisme, le statut de l’esclave et la place qu’occupe le marché aux esclaves dans les grandes villes arabes. L’œuvre fait d’ailleurs apparaître, à plus d’un endroit,  l’esclave comme un des éléments  constitutifs du cadre social.

La lecture du texte arabe de la séquence 34 (Al-Harîrî. (s.d.), Maqâmât al-Harîrî, Beyrouth, Dâr Sader, p. 293-304) fait apparaître que le récit tourne autour de la vente d’un jeune esclave par un maquignon qui se faisait passer pour un marchand étranger et tenait à dissimuler ses traits sous un voile. L’acquéreur, séduit par le charme du jeune éphèbe, ne cherche même pas à identifier le marchand. Obnubilé par le désir de se procurer le gracieux et jeune homme, il consent à payer le prix demandé.

Cette « maqama » (récit) met en scène un fait courant, une transaction d’une banalité sidérante, la vente et l’achat des esclaves. Elle décrit également la perfidie du marchand d’esclaves et sa capacité à tromper et à berner ses clients. Elle met en exergue l’absence de scrupule et l’égarement des acquéreurs aveuglés par leurs passions instinctives. En définitive, c’est au juge de trancher sur la validité de cet acte de vente  visiblement entaché de vice de forme.
Celui-ci fait invalider la vente,  après avoir démasqué le faux marchand et constaté que « l’objet » de la transaction était un jeune musulman qui, de surcroît, était d’ascendance libre.


1bis/ planche b

Il est clairement question  de marché aux esclaves blancs et "jaunes". Le narrateur explique qu'il s'est rendu au marché et qu'il s'est attardé à vérifier et comparer les prix des esclaves. C'est à ce moment qu'il vit apparaître un homme voilé tenant le bras d'un jeune eunuque. La scène est en décalage par rapport au récit qui figure au dessus de l'image. Du coup, il est difficile d'affiremer quoi que ce soit pour le moment sur l'identité exacte du personnage asiatique. Est-ce un marchand ? Est-ce un domestique ? Rien ne permet de l'affirmer pour l'instant. Cette iconographie est l'une des 11 images illustrant le livre des "Séances".



NB alternative intéressante, s'il s'avère que le "chinois" à gauche est bien un blanc, pour rappeler à la fois l'importance de la traite et de l'esclavage en terre d'islam, mais aussi revenir sur le préjugé esclave = noir












2/ l'oeuvre

Sur le plan général, l’œuvre d’al-Harîrî relève d’un genre littéraire arabe particulier, celui de la « Maqâma » = « Séances ». Ce genre a été initié au milieu du XIe siècle par son prédécesseur al-Hamadhânî (968-1007). L’intérêt des « Maqâmât » est qu’elles constituent une chronique sociale riche en informations sur la vie quotidienne aux  temps classiques et tout particulièrement sur les milieux aristocratiques et bourgeois arabes et iraniens de l’époque. Le livre d’al-Harîrî a connu un immense succès et une large diffusion depuis le XIIe siècle (y compris en Europe à partir du XVIIe siècle) ; et les orientalistes la considèrent comme l’un des plus célèbres monuments littéraires du patrimoine culturel arabe.
Il s’agit d’un recueil de cinquante récits (séances) qui se situent dans des espaces et des milieux sociaux fort variés. Dès 1237, al-Wâsitî s’est attelé à l’illustration du texte original. Ces motifs  iconographiques tardifs complètent le texte par des tableaux et des détails  abondants qui en disent long sur la vie quotidienne et sur le statut de l’image à cette époque. Selon les spécialistes de la peinture arabe (O. Grabar), le travail accompli par al-Wâsitî  apparaît comme le plus remarquable de l’école de Bagdad et l’un des chefs d’œuvre de l’art islamique.
Il existe onze manuscrits illustrés connus dans le monde dont un conservé à l’institut des études orientales de Léningrad, et un autre à la bibliothèque d’Istambul. Une partie des illustrations de ces deux manuscrits présente des dommages indélébiles. Pour le premier, on constate la trace d’une tentative d’effacement des visages ; quant au second, les têtes et les torses portent également la trace d’un gommage systématique.
Celui de la BN (Ms Arabe 5847) est connu sous l’appellation « Hariri, Scheffer » du nom de son propriétaire. 

Salah Trabelsi



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